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Bienvenue en Alberta SaouditeUn œil non averti n’y verrait qu’un océan de sable noir et visqueux. Mais quand Réal Doucet scrute l’horizon depuis la fenêtre de son bureau grisâtre aménagé dans un bâtiment en préfabriqué, à 70 km au nord de Fort McMurray, il voit… de l’argent. Beaucoup d’argent. Vice-président de Canadian Natural Resources Limited (CNRL), cet «ancien» Québécois — il s’est établi en Alberta il y a 25 ans — pilote un des plus grands programmes d’investissement jamais lancé au pays. Son entreprise a risqué 11 milliards de dollars dans ce décor de fin du monde et elle compte en investir une vingtaine de plus dans la région au cours des 20 prochaines années. «C’est davantage que le coût total de la construction du complexe hydroélectrique de la Baie-James, au Québec!» dit Réal Doucet, 53 ans, tandis que je l’accompagne dans sa tournée du gigantesque chantier Horizon, où s’activent, 24 heures sur 24, 2 000 travailleurs. Assise sur une véritable mine d’or noir, CNLR extraira bientôt des centaines de milliers de barils de pétrole par jour du sous-sol de la région. Alléchants profits en vue… «Il y a à peine quelques années, les sables bitumineux étaient considérés comme une curiosité, une expérimentation coûteuse», dit Greg Stringham, vice-président aux marchés et à la politique fiscale à l’Association canadienne des producteurs pétroliers (ACPP). Il s’agissait certes d’une source immense, mais beaucoup trop chère à exploiter. Les temps ont changé. Grâce au perfectionnement des techniques de production et, surtout, à l’explosion des cours du brut, les sables bitumineux de l’Alberta sont soudainement devenus une des mines les plus convoitées de la planète pétrole. En 2002, quand la bible de l’industrie du pétrole, l’Oil and Gas Journal, a modifié ses méthodes de calcul des réserves «prouvées» de pétrole pour y inclure les sables bitumineux, le Canada a bondi au deuxième rang mondial, tout juste derrière l’Arabie saoudite. Et devant l’Iran, l’Irak et le Koweït. Quand la production canadienne a franchi le cap du million de barils de pétrole par jour, l’année suivante, «l’attention du monde a été décuplée», dit Greg Stringham. Hauts dirigeants de l’Aramco (l’entreprise pétrolière étatique d’Arabie saoudite), princes du pétrole, membres de l’administration Bush, gouverneurs des banques centrales européennes et asiatiques, tous les grands bonzes de ce monde ont fait de l’«Alberta saoudite» leur nouveau lieu de pèlerinage, dont ils survolent les champs pétrolifères en jet privé. Selon l’ACPP, la production de pétrole extrait des sables bitumineux quadruplera d’ici 2020, pour atteindre quatre millions de barils par jour. Actuellement septième pays producteur de pétrole au monde, le Canada pourrait se hisser au troisième rang, selon Greg Stringham. «On commence à peine à faire notre entrée sur la scène mondiale.» Toutes les puissances pétrolières disposent d’au moins un gisement «vedette». L’Arabie saoudite n’aurait jamais atteint le statut de chef de file au sein de l’OPEP sans Ghawar, le plus important gisement pétrolifère du monde. Le Koweït a celui de Burgan, jadis convoité par Saddam Hussein. La Russie a Samotlor, en Sibérie, et les États-Unis peuvent compter sur celui de la baie Prudhoe, en Alaska. À ces noms quasi mythiques, il faudra désormais ajouter celui d’Athabasca, le plus riche des trois grands gisements de sables bitumineux albertains. Athabasca… En langue crie, ce mot signifie «herbe ici et là». Il désigne aussi la principale rivière de la région, qui a creusé son lit dans les sables pétrolifères. Pendant des centaines d’années, les autochtones se sont servi de cette matière visqueuse pour imperméabiliser leurs canots. Puis, au début du 20e siècle, des chercheurs d’or noir ont, pour la première fois, foré des puits dans la région, convaincus de trouver de gigantesques poches de pétrole clair sous les sables bitumineux. Il a fallu attendre des décennies avant que l’industrie pétrolière creuse à ciel ouvert une première mine dans les sables bitumineux, celle de la Suncor, en 1967. La création de la Syncrude, quelques années plus tard, jumelée à la flambée des cours du brut, a été à l’origine du premier vrai boom économique de la région. Victimes de la chute des prix du pétrole, qui rendait leur exploitation à peu près impensable, les sables de l’Athabasca ont ensuite sombré dans l’oubli jusqu’au milieu des années 1990. L’industrie et les gouvernements fédéral et provincial ont alors accouché d’un ambitieux plan de relance. Ottawa et Edmonton ont déployé l’artillerie lourde pour attirer les investissements, multipliant les mesures incitatives. D’importantes percées technologiques ont aussi été effectuées. En 1981, rappelle Réal Doucet, de CNRL, produire un baril de pétrole coûtait 35 dollars. Une fortune en comparaison des 12 à 14 dollars que coûtera chacun des barils produits par son entreprise dans deux ans. «À ce prix, ce sera assez facile d’être concurrentiel», dit-il. Compte tenu de l’explosion des cours du brut, il n’est pas étonnant de voir les grands producteurs de pétrole de la planète se bousculer pour investir dans la région. Avec plus de 100 milliards de dollars de projets prévus ou en cours de réalisation, il s’agit des plus importants investissements jamais faits au pays. À elle seule, l’exploitation des sables de l’Athabasca équivaut à 100 fois le coût du Stade olympique. À 20 fois celui de l’agrandissement de l’aéroport Pearson, à Toronto. Ou à 7 fois celui du «Big Dig», à Boston, le plus coûteux chantier public d’infrastructure de l’histoire des États-Unis… Pour les entreprises, les défis sont énormes. CNRL a dû construire elle-même une bonne partie de la route qui relie ses installations à Fort McMurray. Elle a aussi aménagé sa propre piste d’atterrissage pour accueillir les gros-porteurs qui font quotidiennement la navette entre Athabasca et Calgary, où se trouve le siège social de CNRL et de la plupart des sociétés pétrolières du pays. Malgré ces dépenses astronomiques, la grave pénurie de main-d’œuvre et tous les défis liés au rythme frénétique du développement, les géants du pétrole semblent plus déterminés que jamais à exploiter cette richesse. |
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